Le Monde a sorti un article intéressant aujourd'hui sur la consommation électrique des datacenters en Irlande. On sait que l'Irlande est privilégiée par les acteurs américains en particulier pour y installer leurs sièges européens (avec quelques avantages fiscaux), et leurs datacenters.
Mais l'accroissement de la consommation de ces datacenters qui ont tendance à monopoliser les ressources électriques au détriment des autres utilisations, menace l'équilibre du réseau. Si on ajoute à cela que comme l'Espagne, l'Irlande est en périphérie de l'Europe, une île avec peu de lignes THT la connectant au reste de l'Europe, le cocktail peut vite devenir explosif.
On voit l'Irlande construire pour ces datacenters des centrales au gaz, bien qu'elle soit par ailleurs un champion des énergies renouvelables.
D'ici 2035, les datacenters pourraient consommer 31% de sa production électrique , plus de 50% dans l'agglomération de Dublin.
Les alertes sur le déséquilibre entre l'offre et la demande se sont multipliées.
Avec la folie actuelle de l'IA, on pourrait bien voir ce niveau de consommation atteindre d'autres pays d'Europe, dont la France.
L’Irlande, qui veut devenir le leader européen des data centers, est victime de son succès
Par Eric Albert (Dublin, Ennis [Irlande], envoyé spécial) - Publié le 20/03/2026 à 14h00, modifié à 16h16
Malgré les lourdes pressions sur le réseau électrique et les risques de dérapage des émissions de gaz à effet de serre, Dublin veut continuer à bâtir ces structures destinées aux géants de la tech et s’imposer comme un leader européen du secteur.
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« Autrefois, il y avait eu la ruée vers l’or. Ensuite, il y a eu le pétrole, surnommé l’or noir. Maintenant, les données sont le nouvel or », explique Damien Gaynor, le directeur du marketing d’Echelon Data Centres, l’entreprise irlandaise qui termine le chantier, situé en banlieue de Dublin. Les trois bâtiments et la centrale électrique au gaz qui les accompagne ont coûté 1,5 milliard d’euros d’investissement. Les clients américains, qui ont réservé l’endroit de longue date, vont y ajouter le coût des serveurs, sans doute deux fois plus.
L’Irlande est à la pointe du secteur en Europe. Autour de Dublin et de sa grande banlieue, une agglomération de seulement 2,1 millions d’habitants, sont installés pour 1 150 mégawatts (MW) de data centers. En Europe, seul Londres, ville quatre fois plus grande, fait très légèrement mieux (1 189 MW). Paris en compte moitié moins (523 MW).
Mais le pays est désormais victime de son succès. En 2024, les centres de données dévoraient 22 % de l’électricité totale consommée, contre 5 % en 2015 – c’est plus que l’ensemble des logements urbains irlandais. D’ici à 2034, leurs besoins devraient atteindre 31 %, selon les prévisions officielles de l’Etat.
Face à cette demande exponentielle, le réseau électrique est devenu dangereusement instable en 2021. Les « alertes orange », avertissant d’un déséquilibre entre offre et demande d’énergie, se sont multipliées. Pour éviter la grande coupure, les autorités ont dû construire dans l’urgence deux centrales à gaz et à pétrole, qui peuvent intervenir en cas de besoin. EirGrid et ESBN, les deux entreprises qui gèrent le réseau, se sont désormais lancées dans de grands travaux, qui pourraient atteindre près de 19 milliards d’euros dans les cinq prochaines années. « Un investissement sans précédent », souligne EirGrid.
A Dublin même, la tension est encore plus vive. Les centres de données gobent la moitié de la consommation électrique. EirGrid a dû prononcer un moratoire en 2021, refusant de nouveaux raccordements autour de la capitale irlandaise. Celui sur le point d’ouvrir par Echelon Data Centres avait reçu le feu vert avant.
« Autant qu’une petite ville »
« L’Irlande doit servir d’avertissement au reste de l’Europe, alerte Rosi Leonard, de l’association Les Amis de la Terre Irlande. Voilà ce qui arrive quand on pousse au bout la logique de soutien aux data centers. » « Cette politique est contradictoire avec les engagements climatiques du pays, ajoute Lynn Boylan, députée européenne du Sinn Fein (groupe La Gauche au Parlement européen). Ce n’est pas un modèle durable. »
L’Irlande est pourtant un exemple pour l’électricité renouvelable, qui représente 38 % de sa production, essentiellement grâce à l’éolien, presque à égalité avec le gaz (40 %). Mais, entre 2017 et 2023, la très rapide hausse de l’éolien était très exactement égale à… la hausse de la consommation électrique des centres de données. Autrement dit, la décarbonation de l’électricité n’a servi qu’à remplir un nouveau besoin, ne réduisant en rien les émissions de CO2 du pays. « Ces centres de données dévorent tellement d’énergie, certains autant qu’une petite ville, s’alarme Hannah Daly, professeure d’énergie durable à l’University College de Cork. Initialement, je n’étais pas tellement inquiète de ces installations. Mais quand j’ai commencé à regarder les chiffres de près, je n’en suis pas revenue. »
Les centres de données font également dérailler les objectifs sociaux du gouvernement, souligne Lynn Boylan. L’eurodéputée en veut pour preuve un poste d’alimentation électrique de 220 000 volts construit à Castlebaggot, en banlieue ouest de Dublin. L’investissement de 100 millions d’euros était prévu par EirGrid pour servir les besoins de nouveaux lotissements et de nouvelles entreprises.
Mais cette ambition a été balayée : dans une présentation confidentielle, obtenue par Lynn Boylan, EirGrid a reconnu que l’intégralité de l’électricité supplémentaire disponible a été utilisée par les data centers installés à proximité. « La capacité du poste d’alimentation a été entièrement utilisée avant même qu’il soit fini d’être construit », notait l’entreprise publique dans sa présentation. Pire encore, le coût de son investissement est payé en large partie par la population, à travers la taxe de financement du réseau. « On nationalise les coûts », s’agace Rosi Leonard, des Amis de la Terre Irlande. Les profits, eux, reviennent à l’écosystème de la tech.
Projet sur des terres agricoles
Pour le gouvernement, pas question pour autant de ralentir. En décembre 2025, le régulateur de l’électricité a mis fin au moratoire à Dublin, en publiant de nouvelles exigences de raccordement au réseau pour les data centers. Il leur faut désormais avoir une capacité de production électrique suffisante pour satisfaire les besoins de leurs installations, ainsi que s’assurer que 80 % proviennent d’électricité renouvelable d’ici à six ans. En janvier, le gouvernement a annoncé un plan pour accélérer leur construction.
« Il était temps, soupire Peter Lantry, le directeur pour l’Irlande d’Equinix, une multinationale qui gère des centres de données à travers le monde. On a perdu tellement d’occasions. » Il raconte comment il a dû refuser de nombreux clients américains ou asiatiques, qui voulaient gérer des données au sein de l’Union européenne et auraient souhaité avoir leurs centres en Irlande. « On ne pouvait pas, on était plein et on les a renvoyés vers d’autres pays en Europe. »
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Consolider le réseau
Pour comprendre l’insistance du gouvernement à construire des centres de données, il faut retourner à Dublin et traverser le pont Samuel-Beckett. Dans ce quartier au sud du fleuve Liffey se succèdent les sièges européens des géants de la tech : Google, LinkedIn, Meta… Voilà cinq décennies que l’Irlande fait tout pour attirer les multinationales américaines, offrant un taux d’imposition particulièrement alléchant, mais aussi du personnel bien formé, parlant anglais.
Le succès est immense. Les Gafam (Google, Amazon, Facebook, Apple et Microsoft) sont tous là. A tel point que les recettes fiscales débordent et que l’île affiche un budget en excédent depuis quelques années. « Les multinationales sont la poule aux œufs d’or, et développer les centres de données est une façon de plus, pour le gouvernement, d’ancrer ces entreprises en Irlande », explique Lynn Boylan, l’élue du Sinn Fein, qui condamne cette extrême dépendance.
L’industrie des data centers répond avec un argument massue : il faut la considérer comme faisant partie de la solution. « Pourquoi est-ce qu’on considère qu’utiliser 22 % de l’électricité est une mauvaise chose ?, interroge Peter Lantry, d’Equinix. Ça veut dire qu’on apporte des emplois, des investissements et d’énormes recettes fiscales. »
Bien sûr, il reconnaît que son industrie consomme beaucoup d’énergie, mais elle est désormais obligée de construire les centrales qui produisent suffisamment de courant pour faire fonctionner ses installations. Mieux encore, argumente-t-il, cette production électrique supplémentaire permet de consolider le réseau. Alors que les éoliennes, notamment en mer, produisent toujours plus, l’Irlande a besoin de centrales de ce genre, qui sont faciles à allumer ou à éteindre pour prendre le relais quand le vent ne souffle pas.
Dans son data center sur le point d’ouvrir, Damien Gaynor, d’Echelon, fait valoir le même argument. Ses trois bâtiments pourront consommer 90 MW, tandis que sa centrale électrique a une capacité de 200 MW. « Si on ne les construit pas en Irlande, prévient-il, le danger est qu’on les exporte, ainsi que les talents qu’on a formés. » Son entreprise développe déjà des projets en Angleterre, en Italie et en Espagne. « Les données sont l’avenir de l’économie, il ne faut pas les laisser partir. »
https://www.lemonde.fr/economie/article/2026/03/20/en-irlande-les-data-centers-devorent-desormais-le-quart-de-l-electricite-du-pays_6672716_3234.html